contexte : nous sommes pendant la guerre 39-45... depuis longtemps des juifs retranchés dans le camps de Vercors se sentent désespérés et croient connaître déjà la mauvaise fin de cette guerre interminable... C'est alors qu'aparît 4 petits canetons...
Je les connaissais. Souvent j'avais regardé l'un ou l'autre, l'une ou l'autre d'une de ces petites boules de duvets jaunâtre, patauger, sans cesser une seconde de couiner d'une voix fragile et attendrissante, dans les caniveaux ou la moindre flaque. Plus d'une fois, l'un d'eux m'avait ainsi aider à vivre, un peu plus vite, un peu moins lourdement, quelques-unes des minutes de ces interminables jours. Je leur en savais gré.
Cette fois, ils venaient tous quatre à la file, à la manière des canards. Ils venaient de la grande rue, claudicants et solennels, vifs, vigilants et militaires. Ils ne cessaient de couiner. Ils fesaient penser à ces défilés de gymnastes, portant orgueilleusement leur bannière et chantant fermement d'une voix très fausse. J'ai dit qu'ils étaient quatre. Le dernier était le plus jeune, -- plus petit, plus jaune, plus poussin. Mais bien décidé à n'être pas traité comme tel. Il couinait plus fort que les aitres, s'aidait des pattes et des ailerons pour se tenir à distance réglementaire. Mais les caillous que ses aînés franchissaient avec maladresse mais fermeté formaient, pour lui, autant d'embûches où son empressement venait buter. En vérité, rien d'autre ne peut peindre fidèlement ce qui lui arrivait alors, sinon de dire qu'il se cassait la gueule. Tous les six pas, il se cassait ainsi la gueule et il se relevait et repartait, et s'empressait d'un air martial et angoissé, couinant avec une profusion et une ponctualité sans faiblesse, et se retrouvait le bec dans la poussière. Ainsi défilèrent-ils tous les quatres, selon l'ordre immuable d'une parade de canards. Rarement ai-je assisté à ien d'aussi comique. De sorte que je m'entendis rire, et aussi Despérados, mais non plus de notre affreux rire du matin. Le rire de Despérados était, cette fois, profond et sain et agréable à entendre. Et même le rire un peu sec de Randois n'était pas désagréable. Et les canetons, toujours couinant, tournèrent le coin de la ruelle, et nous vîmes le petit, une dernière fois, se casser la gueule avant de disparaître. Et alors, voilà, Randois nous mit ses mains aux épaules, et il s'appuya sur nous pour se lever, et ce faisaint il serra les doigts, affectueusement, et nous fit un peu mal. Et il dit :
-- A la soupe ! Venez. Nous en sortirons.
Or, c'était cela justement que je pensais : nous en sortirons. Oh ! je mentirais en prétendant que je pensai ces mots-là exactement. Pas plus que je ne pensai alors précisément à des siècles, à d'interminables périodes plus sombres encore que celle-ci qui s'annonçait pourtant si noire ; ni au courage désespéré, à l'opiniâtreté surhumaine qu'il fallut à quelques moines, au mileu de ces meurtres, de ces pillages, de cette ignorance fanatique, de cette cruauté triomphante pendant près de mille ans. Ni que cela valait pourtant la peine de vivre, si tel devait être notre destin, notre seul devoir désormais. Certes, je ne pensai pas précisément tout cela. Mais ce fut comme lorsqu'on voit la reliure d'un livre que l'on connaît bien.
Comment ces quatres petits canards, par quelle voie secrète de notre esprit nous menèrent-ils à découvrir soudain que notre deséspoir était pervers et stérile ? Je ne sais. Aujourd'hui où je m'applique à écrire ces lignes, je serais tenté d'imaginer quelque symbole, à la fois séduisant et facile. Peut-être n'aurais-je pas tort. Peut-être en effet, inconsciemment pensai-je aux petits canards qui déjà devaient défiler non moins comiques devant les yeux des premiers chrétiens, qui avaient plus que nous lieu de croire tout perdu. Peut-être trouvai-je qu'ils parodiaient assez bien, ces quatres canetons fanfarons et candides, ce qu'il y a de pire dans les sentiments des hommes en groupe, comme aussi ce qu'il y a de meilleur en eux. Et qu'il valait de vivre, puisqu'on pouvait espérer un jour extirper ce pire, faire refleurir ce meilleur. Peut-être. Mais il se pourrait plus encore que tout cela, je le découvrisse seulement pour les besoins de la cause. Au fond, j'aime mieux le mystère. Je sais, cela seul est sûr, que c'est à ces petits canards délurés, martiaux, attendrissants et ridicules, que je dus, au plus sombre couloir d'un sombre jour, de sentir mon désespoir glisser de mes épaules comme un manteau trop lourd. Cela suffit. Je ne l'oublierai pas.
Préface de "Le silence de la mer", Vercors